Taxonomie de Zendor

Cet article est originalement paru sur le regretté blogue Les Plateaux sous la plume de Filou.

La taxonomie, dans sons sens premier, est la science de la classification des organismes vivants. Aujourd'hui on appelle taxonomie la classification, basé sur certaines similarités, de n'importe quel ensemble d'objets. En général, une taxonomie sera hiérarchique: certaines classifications se faisant à très haut niveau et d'autres visant à discriminer très précisément les objets. Une taxonomie est utile parce qu'elle nous permet d'abstraire certains concepts, et donc de mieux réfléchir sur un sujet.

Dans le domaine des jeux de société, et même des jeux vidéo, bon nombre de classifications ad-hoc ont été proposées. On en retrouve sur la plupart des sites de jeux. Classification par mécanismes, par thèmes, par auteur, par styles... Peu sont véritablement efficaces. Je prend pour exemple le site boardgamegeek, où chaque jeu peut se voir attribuer des dizaines de catégories ou de mécanismes. Au final, le résultat est totalement fouilli et généralement ignoré par les utilisateurs. Un travail beaucoup plus sérieux, bien que limité, a été fait pour le sous-groupe des jeux de connexions par Cameron Browne dans son excellent bouquin Connexion Games, Variation on a Theme.

Une des classification les plus élaborées que je connaisse est celle proposée par Pierre (aka Zendor). (...) Bien que le travail fait par Pierre soit considérable, pour être intéressante une classification doit être acceptée et utilisée par un groupe. De plus, pour devenir une véritable taxonomie, il reste à organiser hiérarchiquement les catégories retenues. Finalement, notons qu'il n'existe pas de taxonomie unique des jeux de société. Chaque façon de les organiser offre une vision différente et originale, et toutes peuvent nous permettre de mieux comprendre les jeux.

C'est avec l'édit de l'introduction sur cet excellent blog de mon ami Philippe que je me suis un peu senti interpellé à y participer. Comme j'ai été cité à titre de taxonomiste de référence pour les jeux de société et que, du même fait, on a souligné que ma taxonomie souffrait d'un manque de notoriété, il m'a paru logique de répondre à cet


Geralomo Cardano

La création d'une taxonomie des jeux est devenue un exercice périlleux pour qui veut bien s'y prêter sérieusement. L'histoire nous montre que sa pratique remonte aussi loin qu'au XVIe siècle! On doit en effet au mathématicien italien Gerolamo Cardano la première classification des jeux de société en 1564, avant même l'apparition du Jeu de l'Oie. Cardano se contenta alors de diviser ces derniers par une simple dichotomie: « Jeux où intervient l'habilité physique » et « Jeux où intervient l'habilité comme aux échecs ». Un siècle et demi plus tard, c'est en termes plus raffinés, « Jeux où entre le mouvement » et « Jeux où n'entrent que le nombre et la situation » que le mathématicien et ludophile allemand Leibniz faisait la même observation.

Si vous possédez une copie de Bulls & Bears : The Wall Street Game, vous connaissez assurément la chance que vous avez. Mais pour ceux et celles qui ne sont pas conscients de cette chance, sachez que ce rare et précieux jeu de la défunte compagnie américaine McLoughlin Brothers date de 1883 et que sa valeur d'échange s'élève aujourd'hui à 13 000,00$ US (environ 10 000 euros)!


Bulls & Bears


Les antiquaires vous énuméreront probablement plusieurs facteurs grâce auxquels Bulls & Bears : The Wall Street Game a pris autant de valeur. Il y a d'abord la fabrication du jeu elle-même : une boîte en bois renfermant un plateau plié en trois sur lequel fut montée une chromolithographie. Un objet de luxe en somme. Il y a aussi le témoignage historique et la valeur artistique du produit : on peut y voir les illustrations du dessinateur Thomas Nast (1840-1902), le créateur de l'image du Père Noël américain, dépeignant les caricatures respectives de deux économistes célèbres de l'époque, Jay Gould (1836-1892) et Cornelius Vanderbilt II (1843-1899). Mais il y a surtout la valeur culturelle : Bulls & Bears : The Wall Street Game est fort probablement le premier jeu de spéculation commercialement édité. Mieux encore : il s'agit là de la pierre de fondation qui définira l'archétype des jeux de société américains pendant près d'un siècle. Pour comprendre ce fait, il faut connaître le contexte socio-ludique de l'époque.

Après plus d'un mois d'attente, je reviens finalement avec la suite des articles portant sur la taxonomie des jeux de société que je compte vous présenter en détails. Pour ceux et celles voulant se rafraîchir un peu la mémoire ou qui ont tout simplement manqué l'intro à cette série, c'est ici. À noter que la taxonomie présentée dans le cadre de ces articles en est une basée sur les mécanismes que l'on retrouve dans les jeux de société.


Backgammon

Arithmétique, dialectique, dynamique. Ce sont là les trois termes que j'ai choisis pour encadrer ma taxonomie et, du même fait, suivre les pas initialement posés par Cardano et Leibniz. Ce sont en fait les catégories globales de la taxonomie en question : les trois sections qui diviseront les vingt-neuf catégories qui composent son classement. J'ai choisi ces termes parce qu'ils sont à la fois concis et synthétisants, classiques et modernes, esthétiques et efficaces.

Dans l’article précédent, il était question des jeux de spéculation, une sous-catégorie des jeux d’enchères sur laquelle s’est fixée une quantité incroyable de jeux commercialisés durant les cent dernières années (principalement dû au succès phénoménal du plus célèbre dentre eux : Monopoly). Le présent article traite maintenant non-seulement de la deuxième sous-catégorie des jeux d’enchères de cette taxonomie; il traite aussi d’une catégorie de jeux que l’on pourrait aisément faire passer pour une variante des jeux de spéculation puisqu’elle met l’emphase, elle aussi, sur la plus grande quantité possible d’éléments à posséder dans un groupe donné.


El Grande

Les jeux de majorité donc, forment sans aucun doute la plus jeune des 29 catégories de jeux qui composent notre taxonomie. En cette année 2006, elle célèbre d’ailleurs son dixième anniversaire d’existence avec la parution d’une édition décennale d’El Grande, le jeu qui est officiellement à son origine. La plupart des amateurs de jeux de majorité vous diront probablement qu’on les reconnaît immédiatement à leur facture si caractéristique : ce sont tous ces jeux où l’on pose des petits cubes de bois pour en avoir le plus grand nombre possible dans une zone quelconque. Il y a cependant un problème qui découle de cette affirmation vite conclue : il existait d’autres “jeux de majorité de petits cubes” avant la venue d’El Grande! Comment le microcosme ludique peut-il alors prendre pour acquis que le gagnant du Spiel des Jahres 1996 est aussi le premier jeu de majorité apparu sur le marché?

 


La Vente aux Enchères

Enchères. À la seule lecture du mot, on comprend déjà de quoi il s'agit. Le principe est si simple et colle si bien à notre société de consommation qu'on peut l'identifier spontanément quand il se présente. Conséquemment, les jeux d'enchères nous sembleront nombreux. Très nombreux même. Si nombreux en fait, que le fait d'identifier ce que sont les jeux d'enchères peut devenir une forme d'abus. Il est très facile en effet de relever tous les jeux qui existent utilisant un mécanisme d'enchères dans leurs règles. Mais cela en font-ils pour autant tous des jeux d'enchères? Trop souvent voit-on par exemple des jeux Amun-Re, Funkenschlag, Santiago ou Les Princes de Florence classés tout bonnement comme des jeux d'enchères alors qu'en vérité, ils emploient les enchères comme un mécanisme secondaire : une étape pour aboutir au coeur du jeu. À l'inverse, d'autres jeux feront l'unanimité simplement en se basant sur le fait que les enchères y sont omniprésentes.

Mathématiquement parlant, une série est une suite; celle de plusieurs éléments qui peuvent composer un ensemble en vertu de propriétés qu’ils ont en commun ou d’une loi qui les associe. Puisque les jeux de séries sont partie intégrante des jeux dits arithmétiques dans ce classement, la définition mathématique d’une série trouve ici son sens pour caractériser la catégorie ludique qui se présente maintenant à nous.

Penguin encyclopedia of Card Games

Si l’on parle donc de suites d’éléments, on peut alors s’attendre à ce que les jeux de séries soient légions. On le constate d’ailleurs quand on lit le classement des jeux de Jean-Marie L’Hôte dans son incontournable Histoire des Jeux de Société. Le ludologue les divise en deux : Jeux de cartes par combinaison et Jeux de cartes par séries. Dans chacune des définitions respectives des catégories, il est question tantôt d’associer des cartes ensemble, tantôt de les organiser en suite. Associer ensemble et organiser en suite. Vous conviendrez que la nuance est faible. Pour sa part, David Parlett se veut plus méticuleux en parlant de quatre catégories de jeux de cartes dans son Penguin encyclopedia of card games; des catégories où l’objectif demeure pourtant le même : celui de regrouper des cartes précises pour constituer des suites liées par des règles. Ces catégories vont comme suit :